Scénariser un enseignement hybride : tirer le meilleur parti de la présence et de la distance

Trouver la bonne articulation entre présence et distance dans un enseignement hybride

L’enseignement supérieur a dû jongler, ces derniers mois, avec des cours en présentiel et/ou à distance, de façon alternée ou simultanée, pour une partie ou pour l’entièreté du public étudiant. Ce bouleversement dans l’organisation de l’enseignement invite à se (re)pencher sur une pratique fondamentale de la conception pédagogique, qui s’avère encore plus importante dans la formation à distance ou hybride : la scénarisation pédagogique.

Qu’est-ce que scénariser un enseignement ?

Il s’agit de planifier le déroulement chronologique des activités que vont réaliser les étudiant·es durant une séquence d’apprentissage.

  • Que vont-ils faire pour apprendre ?
  • Avec quelles ressources et quels outils ?
  • Selon quelle succession d’étapes ?
  • Et que fait l’enseignant·e pendant ce temps-là, pour guider et accompagner les apprentissages ?

Cette étape de la conception pédagogique présuppose que les acquis d’apprentissage visés et les modalités d’évaluation aient déjà été déterminés, dans une logique d’alignement pédagogique.

Le mot « scénario » fait penser au contexte du cinéma ; il s’agit en effet de la même démarche : prévoir ce que va faire chaque acteur (les étudiant·es, individuellement ou en sous-groupe ; l’enseignant·e ; d’autres acteurs qui interviendraient éventuellement dans le processus d’enseignement-apprentissage) lors de chaque « scène », identifier les « accessoires » nécessaires etc. La mise par écrit facilite ce processus de conception, soit sous forme de texte ou sous forme visuelle – voir des exemples ci-dessous.

Mais pourquoi scénariser est-il particulièrement utile dans un contexte d’enseignement hybride ?

Maximiser la valeur ajoutée de différentes formes d’organisation

Cette réflexion approfondie en amont du démarrage de l’enseignement permet de poser des choix pédagogiques qui vont chercher à maximiser la valeur ajoutée

Remarquez que les séances en présentiel sont en fait une modalité particulière d’interactions synchrones. Bien sûr, elles présentent des valeurs ajoutées spécifiques : la chaleur relationnelle de la rencontre humaine « en vrai », la richesse des signes non verbaux en face à face, les bénéfices de l’informel et des apartés… Mais ces derniers temps nous ont amenés à devoir parfois concevoir des moments de formation sans présentiel, ce qui force à ébranler les réflexes habituels.

Ainsi, si vous deviez poser un choix pour l’organisation des activités d’apprentissage suivantes, quelle modalité d’organisation trouveriez-vous préférable dans l’absolu (plan A) ? Et en cas d’obligation d’enseignement à distance (plan B) ?

En présentiel, en groupe-classeEn présentiel, par sous-groupesA distance de façon synchrone, en groupe-classeA distance de façon synchrone, par sous-groupesA distance, de façon asynchrone et individuelle
Activité d’apprentissage 1 : écouter l’exposé de quelqu’un en prenant des notes?????
Activité d’apprentissage 2 : mettre en commun les notes prises durant un exposé pour aboutir à une synthèse complète et correcte?????
Activité d’apprentissage 3 : trouver et partager des exemples issus de la vie quotidienne pour illustrer un concept scientifique récemment appris?????

Mes choix personnels seraient les suivants :

  • Je préenregistre une vidéo avec l’exposé, je demande aux étudiant·es de l’écouter en prenant des notes et de poster leurs notes sur la plateforme (via la fonctionnalité « Devoir » de Moodle, utilisée de façon individuelle). Il s’agit donc d’une activité asynchrone individuelle.
  • Ensuite, je les invite à mettre leurs notes en commun par sous-groupes de 4 et à produire une synthèse qu’ils considèrent complète (selon le mode d’organisation qu’ils préfèrent et qui est autorisé : se rencontrer en présentiel ou bien réunion synchrone et utilisation d’un outil web de rédaction collaborative). Cette synthèse est à poster sur Moodle (en devoir de groupe, cette fois-ci). Il s’agit ici d’une activité synchrone et/ou asynchrone par sous-groupes.
  • Enfin, lors d’une séance de cours en présentiel (ou en ligne synchrone, si plan B obligatoire), je donne un feedback au groupe-classe à partir de 3 ou 4 devoirs de groupe choisis au hasard (feedback préparé avant la séance, bien sûr) et j’anime avec le groupe-classe l’activité de recherche et de partage d’exemples issus de la vie quotidienne. Je choisis pour la dernière activité du présentiel en groupe-classe.

Se focaliser sur l’activité des étudiant·es

On vient de le voir avec l’exemple ci-dessus, un autre bénéfice de la scénarisation pédagogique, c’est de se forcer à adopter une approche centrée sur l’activité des étudiant·es plutôt qu’une approche centrée sur les contenus à apprendre. Le processus de scénarisation invite à sans cesse se poser la question « Qu’est-ce que les étudiant·es vont faire pour apprendre dans cette étape-ci du cours ? » au lieu de la question peut-être plus naturelle en enseignement supérieur « Qu’est-ce que je vais dire lors de mon prochain cours ?« .

Dans l’apprentissage en ligne en particulier, organiser l’enseignement sur base d’activités qui vont donner lieu à des traces observables des étudiant·es sur la plateforme d’apprentissage est particulièrement important. Ces activités doivent permettre aux étudiant·es de s’engager dans une appropriation intellectuelle des ressources proposées (vidéos, articles, exercices…) et de produire des signes visibles de leur apprentissage, permettant alors du feedback et soutenant la motivation à réaliser les activités demandées malgré la distance. Mais bien sûr, les bénéfices de cette approche centrée sur l’activité des étudiant·es ne sont pas exclusifs à l’apprentissage en ligne 😉

Concevez votre scénario hybride : une technique simple

Comment faire alors, pour scénariser son enseignement hybride ? Il existe de nombreuses techniques, parfois élaborées, pour formaliser un scénario pédagogique. Nous vous en proposons ici une toute simple, à l’aide de PowerPoint utilisé comme outil d’élaboration visuelle. Téléchargez le fichier PowerPoint si vous voulez essayez.

La première diapositive rassemble une série d’éléments dans lesquels vous allez puisez pour élaborer le scénario, par exemple d’un chapitre de votre cours : les activités que les étudiant·es vont réaliser (en vert), les ressources qu’ils devront mobiliser (en orange) et les outils qui vont soutenir l’activité si celle-ci se déroule en ligne (en bleu). Vous pouvez bien sûr compléter ces trois listes avec les éléments qui vous sont familiers ou qui seraient spécifiques à votre enseignement.

Liste d'étiquettes pour élaborer un scénario d'enseignement hybride

Élaborez le déroulement chronologique des activités que vont réaliser les étudiant·es pour atteindre les apprentissages visés par ce chapitre en choisissant les combinaisons les plus favorables au développement de ces apprentissages. Mettez en évidence, par exemple en encadré, les rendez-vous synchrones de ce déroulement chronologique. Ceux-ci peuvent se dérouler en présentiel ou en ligne. Consacrez une dispositive PowerPoint par chapitre/module/partie d’enseignement… comme bon vous semble.

Voici un exemple pour un module d’un cours d’anglais des affaires, qui se déroule entièrement en ligne mais articule des activités synchrones et asynchrones. 4 activités sont prévues, dont deux en synchrone (encadrées dans le schéma). Remarquez les guides prévus par l’enseignante pour soutenir les activités en groupe (rédiger un avis argumenté et mener la discussion de synthèse sur les vidéos vues).

Diapositive PowerPoint de scénario d'un module d'enseignement hybride. Elle présente 4 colonnes assemblant des rectangles colorés présentés dans l'image précédente. Ces 4 colonnes représentent 4 activités que les étudiants doivent réaliser dans l'ordre proposé.

Toute autre technique qui vous serait plus facile et inspirante est possible. Vous trouverez d’ailleurs deux autres exemples ci-dessous.

Zoom in et zoom out !

En matière de scénarisation pédagogique, il faut pouvoir adopter différents points de vue ! En effet, vous devrez tout autant envisager le déroulement détaillé d’une séquence d’enseignement-apprentissage (un chapitre, comme dans l’exemple ci-dessus) qu’envisager le déroulement global de l’ensemble de votre unité enseignement (vos 13 ou 14 semaines de cours qui permettront de valider 5 crédits ECTS, pour prendre un exemple). Voici deux exemples de scénarios qui illustrent ces deux perspectives.

  1. Zoom in : Scénario – sous forme de tableau – du déroulement d’un module en ligne dans le cadre d’un enseignement hybride de stratégie d’entreprise
Extrait d'un tableau dans un document Word utilisé pour scénariser un enseignement hybride. Le tableau est composé de lignes délimitant des activités d'apprentissage, croisées avec des colonnes qui décrivent les activités des étudiants, de l'enseignant, les ressources mobilisées et les objectifs.

Ce module, d’une charge de travail estimée à 6-9 heures pour les étudiant·es, se déroule en ligne pendant 3 semaines. Il prévoit des activités individuelles (regarder une vidéo, lire différents documents, réaliser un quiz…) et en sous-groupes (analyser un cas et préparer une présentation) ainsi qu’une rencontre synchrone entre chaque sous-groupe et l’enseignant·e. Ce module en ligne sert à préparer une rencontre qui aura lieu en présentiel le mois suivant, au cours de laquelle les sous-groupes présenteront leur analyse de cas.

2. Zoom out : Scénario – sous forme de schéma – du déroulement d’une unité d’enseignement hybride

Schéma qui décrit l'articulation chronologique de modules en ligne et en classe dans un enseignement hybride

Cette unité d’enseignement hybride s’étend de janvier à juin, pour une charge de travail d’environ 2 crédits ECTS. Elle prévoit 3 rendez-vous en présentiel de 3,5 heures (en rouge dans le schéma) articulés à 5 modules en ligne (en orange). Les modules 1 et 2 servent à préparer la rencontre en présentiel du 19 février, elle-même complétée et clôturée par le module n°3 en ligne. Les modules en ligne 4 et 5 consistent en un travail écrit individuel évalué par les pairs, qui donne lieu à un feedback collectif au groupe-classe lors de la séance en classe du 13 mai. Ce travail individuel peut alors être amélioré en vue de sa soumission finale, à but certificatif, en juin.

Présence ou distance… ou les deux en même temps ?

L’approche proposée dans cet article invite l’enseignant·e à poser les choix pédagogiques qu’il ou elle estime les plus adaptés pour l’apprentissage. Mais au fond, les étudiant·es eux-mêmes ne seraient-ils pas mieux placés pour poser ces choix qui les concernent ? Le choix d’être en présence ou à distance, en temps réel ou en différé, peut d’ailleurs varier en fonction des préférences personnelles et des éventuelles contraintes qui s’imposent à certaines personnes. Le concept d’enseignement hybride place le contrôle du dispositif dans les mains de l’enseignant·e ; et si ce contrôle passait dans les mains de chaque étudiant ? C’est l’approche proposée dans l’enseignement comodal, qui commence à faire parler de lui entre autres à l’UCLouvain.

Pour aller plus loin

Par Françoise Docq

Françoise Docq est coordinatrice du projet Louvain moocXperience au sein du Louvain Learning Lab. Conseillère technopédagogique depuis de nombreuses années, elle se passionne pour les transformations de l'enseignement supérieur liées à l'apprentissage en ligne.

8 commentaires

  1. Merci pour cette présentation claire et pratique. Sauf erreur de ma part, je n’ai pas aperçu le lien pour télécharger le fichier Powerpoint auquel vous faites référence. Merci plein.

  2. Instructeur. On sait comment séquencer et distribuer les activités pour atteindre les objectifs pédagogiques d’un cours.

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