Cet article complète son jumeau qui traite des interactions des étudiant·es en ligne avec le contenu à apprendre. Interactions avec le contenu et interactions avec les personnes, voilà certainement deux facteurs primordiaux d’un apprentissage en profondeur ! Comment concevoir son enseignement à distance tout en maintenant, voire en renforçant, les interactions entre les personnes ? Car oui, on peut se sentir proche à distance, paradoxe que Blandin (entre autres…) décrivait déjà en 2004 (pour celles et ceux qui ignoreraient que l’enseignement à distance n’est pas une nouveauté induite par la crise du Covid-19 😉) :

« Les tuteurs et les apprenants (à distance) s’accordent à dire qu’ils se sont sentis plus proches pendant la formation, qu’ils ont entretenu des relations de proximité et d’intimité plus grandes que s’ils s’étaient trouvés dans une situation traditionnelle de face à face en amphi. » (Blandin, 2004)

Comment atteindre cet heureux paradoxe ?

Quatre modalités d’interactions sociales en ligne

L’apprentissage étant par essence social, c’est bien sûr un facteur primordial ! L’enjeu est ici d’encourager des interactions à distance entre vous – enseignant·e – et les étudiant·es, mais également au sein du groupe-classe (les étudiant·es entre eux).

En cette période particulière, on parle beaucoup des interactions en temps réel, en direct (synchrones, comme on dit dans le jargon de l’apprentissage en ligne). Probablement parce que c’est la façon la plus spontanée, pour quelqu’un qui n’a jamais conçu ou vécu un dispositif d’apprentissage en ligne, de se représenter comment il est possible d’enseigner à distance : reproduire, en ligne, les exposés réalisés d’habitude en classe, ce qu’en anglais, on appelle de façon limpide online lecturing. De nombreux efforts ont été consentis pour mettre en place, au sein des établissements, des solutions techniques permettant de telles rencontres synchrones en groupes-classes. La pression de l’actualité a ainsi permis de compléter utilement les infrastructures de plateformes d’apprentissage en ligne (Learning Management System – LMS) déjà présentes dans la plupart des établissements d’enseignement supérieur.

Mais il ne faudrait pas négliger pour autant les interactions en temps différé (asynchrones, pour continuer à vous familiariser avec le jargon) ! Celles-ci sont rendues possibles au travers de nombreuses activités et fonctionnalités des plateformes LMS : annonces, forums, sondages, documents collaboratifs, partage de fichiers entre étudiant·es, évaluation par les pairs, etc. Ces plateformes, installées depuis longtemps, sont familières aux étudiant·es. Elles sont généralement mises en place de façon stable et sécurisée par les services IT des établissements, et bien documentées (voir, pour l’exemple mais aussi pour le partage, le manuel Moodle pour les enseignant·es de l’UCLouvain). Pourquoi ne pas en (re)découvrir toutes les richesses en cette période d’enseignement à distance forcée ?

Une complémentarité à construire

Comme souvent, l’optimal est à rechercher dans la complémentarité entre ces différentes modalités.

Celle-ci est de toute façon recommandable d’un point de vue pédagogique : à chaque modalité d’interactions des atouts spécifiques.

Mais elle peut aussi permettre de contourner certaines limitations de la technique. C’est ce que Standford (2020) explique dans son article Videoconferencing Alternatives: How Low-Bandwidth Teaching Will Save Us All.

Des atouts spécifiques

Les interactions synchrones (en direct) Les interactions asynchrones (en différé)
  • réduisent la sensation d’isolement et augmentent le sentiment d’appartenance,
  • contribuent à un enseignement davantage humain, personnalisé,
  • stimulent la mise en activité : « je me prépare parce que j’ai rendez-vous ! »,
  • sont immédiates : pas de délais entre une question et sa réponse.
  • offrent de la flexibilité (intervenir au moment qui convient le mieux),
  • par le passage obligatoire par l’écrit, favorisent la réflexion et la précision de ce qui est véhiculé,
  • assurent une permanence de l’information : ce qui est écrit reste,
  • permettent l’anonymat, qui peut parfois être souhaitable (sondages à but de régulation) ou souhaité (poser une question est parfois intimidant).

Et des défis spécifiques !

Les interactions synchrones nécessitent de pouvoir gérer en même temps ce que l’on dit (les contenus et messages à véhiculer), la technique (micro, caméra, bruits parasites…) et son audience (arrivées tardives, départs intempestifs, questions…). Elles nécessitent également de la créativité pour pouvoir maintenir son audience attentive et impliquée pendant la durée de la conférence (bien que ce défi soit déjà présent dans un cours en classe…). L’article de Roland (2020) propose quelques pistes bien utiles à ce sujet !

Les interactions par écrit, via la plateforme LMS, nécessitent un bon sens de l’organisation et de la structure : Comment « ranger » les informations de façon claire et lisible dans l’espace de cours en ligne ? Comment permettre aux étudiant·es de retrouver facilement l’information utile au bon moment ? Comment s’exprimer par écrit de façon concise et rigoureuse, en évitant les ambiguïtés sources de malentendus ? etc.

Finalement, dans les deux cas, c’est surtout une question d’habitude et de bonnes pratiques à développer ! Éventuellement avec l’aide de conseillers ou conseillères technopédagogiques 😉

Comment soutenir l’apprentissage de façon synchrone ?

La première idée qui vient en tête est certainement de reproduire les exposés que vous auriez réalisés en classe (online lecturing). Mais, dans une recherche de complémentarité entre synchrone et asynchrone, des rencontres poursuivant d’autres buts méritent également d’être envisagées :

  • Préciser oralement les instructions sur des travaux – individuels et/ou collectifs – à réaliser dans le LMS et répondre aux questions à ce sujet,
  • Fournir des feedback collectif sur des travaux  remis sur dans le LMS – voir l’exemple présenté dans l’article sur les interactions avec le contenu,
  • Offrir des permanences de questions-réponses en temps réel (office hours) : vous vous rendez disponible pour des appels individuels ou de groupe par vidéoconférence,
  • Proposer des rencontres de suivi de travaux de groupes (rencontres avec chaque groupe), de mémoire ou de stage (quand ils ont encore lieu !),
  • Donner la parole aux étudiant·es : présentation de travaux (éventuellement en groupes), commentaires de lectures, analyses de cas…
  • Etc.

Dès lors, autorisez-vous à envisager ces rencontres synchrones de façons variées :

  • Variées en durée : vous n’êtes pas tenu·es de « remplir » vos deux heures de cours par des interactions synchrones. Par exemple, vous pourriez donner des instructions orales pendant 20 minutes, puis envoyer les étudiant·es travailler sur la plateforme LMS pendant 1 heure, puis reprendre en synchrone pendant la dernière demi-heure pour synthétiser, répondre aux questions, conclure…
  • Variées en personnes-cibles : avec le groupe-classe en entier, avec une demi classe (puis l’autre !), avec des sous-groupes de travail, avec des individus…
  • Variées en objectifs : transmettre des contenus, informer sur des consignes de travail, encadrer du travail en autonomie, écouter les résultats de travaux en autonomie…

Comment soutenir l’apprentissage de façon asynchrone ?

Pour interagir avec vos élèves sur une plateforme LMS, vous pensez peut-être à deux fonctionnalités : les annonces (qui s’affichent sur la plateforme et sont envoyées par email) et les forums de discussion. Celles-ci sont incontournables et très utiles, mais avant de les détailler, pointons également à d’autres fonctionnalités favorisant les interactions entre l’enseignant·e et les étudiant·es :

  • Les outils de type sondage ou enquête (Feedback, sur Moodle), qui permettent de recueillir l’avis des étudiants·es de façon collective et anonyme. C’est utile pour prendre le pouls de la classe en fin de chapitre, à mi-parcours, etc.
  • Les traces d’apprentissage auxquelles la plateforme donne accès : dates de connexion, travaux déjà réalisés (voir à ce sujet l’article sur les interactions avec les contenus), etc. Les consulter vous permet de savoir si, globalement, l’ensemble de la classe progresse dans le parcours d’apprentissage que vous avez prévu et d’adapter vos réactions en conséquence : rappels envoyés à tout le monde, contacts individuels de certains élèves pour voir s’ils ont besoin d’aide, etc.

Les forums de discussion

Leur utilité ne se limite pas à recueillir les questions des élèves à propos de la matière ! Au travers de forums de discussion, vous pouvez stimuler l’activité cognitive des étudiant·es en

  • les invitant à
    • poster des exemples issus de l’actualité et à mettre en évidence les liens avec la théorie vue au cours,
    • poster des photos prises dans leur environnement, qui illustrent un phénomène modélisé dans le cours,
    • partager des expériences personnelles en lien avec ce qui vient d’être expliqué,
  • organisant des jeux de rôles en ligne (nos anciens collègues, Walckiers et De Praetere (2004), en décrivent avec enthousiasme dans cet article de la revue Distances et Savoirs),
  • recueillant des réponses à des questions que vous posez (et non l’inverse 😉 : analyses de cas, résolution de problèmes…

Je vous entends déjà penser « Vais-je alors devoir aller lire et répondre à tous les messages dans les forums ? 😱 » Je vous renvoie à ce sujet à la suggestion déjà apportée dans l’article frère de celui-ci 😉

Les annonces

Cette fonctionnalité toute simple d’une plateforme LMS possède de nombreux avantages ! Elle vous permet d’envoyer un email à l’ensemble des personnes inscrites dans votre espace de cours tout en conservant une copie de ces informations bien en évidence dans le LMS. Par ce biais, vous pouvez soutenir et structurer les élèves dans leur mise au travail, en leur envoyant des emails réguliers.

La fréquence d’un email par semaine (maximum !) est généralement recommandée :

  • cela permet de se calquer sur l’organisation habituelle des cours sur le campus,
  • c’est une fréquence qui ne laisse pas (trop) l’occasion de décrocher.

Exemple de succession d’annonces hebdomadaires pour soutenir les étudiant·es à distance.

Que pouvez-vous écrire dans ces messages ?

  • Rappeler les tâches à réaliser durant la semaine, en mettant des liens vers les documents et activités qui devront être consultés,
  • Rappeler les dates limites et encourager à réaliser les travaux attendus,
  • Donner des échos sur ce que vous observez en ligne : autant d’élèves ont déjà terminé les activités attendues, autant les ont déjà commencé, etc.
  • Féliciter pour les efforts accomplis, souligner la bonne progression de la classe,
  • Pointer l’un ou l’autre message intéressant dans les forums, et inviter à y répondre, relancer une discussion par une nouvelle question, souligner une controverse…
  • Apporter une ressource complémentaire, attirer l’attention sur un élément de l’actualité en lien avec le cours,
  • Apporter une touche de fun 😜

Bref, ces annonces représentent votre « voix » et votre « présence » envers les étudiant·es à distance.

NB : Relisez-les bien… très bien (!) avant de les envoyer. Au besoin, envoyez-les d’abord à vous-même avant de l’envoi définitif. Rien de plus frustrant qu’une erreur d’orthographe, un lien qui ne fonctionne pas, une image qui ne s’affiche pas… quand on vient d’envoyer le message à 500 personnes (ou même à 50 d’ailleurs).

Et les interactions entre les étudiant·es ?

Quelques idées d’interactions asynchrones ont déjà été proposées ci-dessus, soutenues par des forums de discussion. De plus, les habituels « travaux de groupe », au cours desquels les étudiant·es élaborent une production collective (texte, présentation orale… et pourquoi, pas vidéo ?) peuvent tout à fait être organisés en ligne. De nombreux outils soutiennent la collaboration à distance :

  • le manuel Moodle pour l’enseignant propose plusieurs idées à ce sujet, via des fonctionnalités comme le Glossaire, la Base de données, le Wiki,
  • des outils hors LMS facilitent également l’écriture collaborative à distance : Google Drive, Framapad…
  • d’autres outils encore, comme Padlet, permettent d’autres formes de collaboration en ligne.

Cependant, les jeunes utilisent souvent leurs propres outils et canaux d’interaction en ligne, asynchrones et synchrones, parfois d’ailleurs au grand dam de leurs enseignant·es 😉

Je termine en soulignant une activité interactive un peu différente et très intéressante au niveau pédagogique : l’évaluation par les pairs de travaux individuels. Si cette pratique peut être inconfortable lorsqu’elle est utilisée dans un but certificatif (attribuer des points qui comptent dans la réussite de l’unité d’enseignement), elle s’avère riche lorsqu’elle poursuit un but formatif. Cet article de notre blog, même si un peu ancien, vous en donne un aperçu.

Et vous, quelles bonnes pratiques avez-vous à partager à ce sujet ?

Bibliographie

Blandin, B. (2004). La relation pédagogique à distance : que nous apprend Goffman ?. Distances et savoirs, vol. 2(2), 357-381. doi:10.3166/ds.2.357-381.

Roland, N. (2020). Guide de survie pour enseigner à distance dans un cas de force majeure : la classe virtuelle. Blog One more espresso, 16 mars 2020.

Stanford, D. (2020). Videoconferencing Alternatives: How Low-Bandwidth Teaching Will Save Us All. IDDblog, Center for Teaching and Learning at DePaul University, 16 mars 2020.

Walckiers, M. & De Praetere, T. (2004). L’apprentissage collaboratif en ligne, huit avantages qui en font un must. Distances et savoirs, vol. 2(1), 53-75. doi:10.3166/ds.2.53-75.