Serge Tisseron est un psychanalyste reconnu pour ses études sur l’impact des images et des nouvelles technologies sur les jeunes. Ce 6 décembre, nous l’avons reçu par visioconférence dans le cadre de la formation « Ere numérique : notre culture ? Nos compétences ? ». Il nous apporte un regard extérieur sur la « révolution numérique » et ses implications pour le monde éducatif.

Le système éducatif est confronté à une révolution : le passage d’une culture du livre à une culture des écrans.  Les livres se parcourent de manière linéaire, successivement, et sous-tendent une logique d’apprentissage hypothético-déductive. Tandis que les écrans peuvent se consulter simultanément et renforcent l’apprentissage par essai-erreur.

Serge Tisseron prend, par rapport à ce changement, une posture externe et nous demande d’abord de comprendre que cette nouvelle culture n’est ni meilleure ni pire que celle du livre : tout y est affaire d’usage, entre création de liens et fuite du réel.

Les bouleversements causés par la culture des écrans …

1. La relation à soi même : les identités multiples

Aujourd’hui, les enfants sont très vite familiarisés avec l’idée d’avoir plusieurs identités car ils sont confrontés à différentes images d’eux-même : celles du miroir et celles que leur renvoient les photographies et films réalisés par leurs parents.
Sur le web, les jeunes jouent donc très naturellement avec plusieurs pseudos et avatars sans qu’aucune identité ne soit perçue comme plus authentique qu’une autre.

Dans nos cours, les étudiants apprécieront donc les jeux de rôles et les débats qui les amènent à se prononcer et à croiser des points de vue différents sur un thème donné.

2. La relation aux autres : valoriser à la fois les expériences intimes et l’appartenance à un groupe

Dans la construction de leur identité, les adolescents oscillent entre le besoin de se différencier et le besoin de faire partie d’un groupe. Cela explique d’une part leur désir « d’extimité », c’est à dire de partager des fragments de leur intimité en espérant qu’ils seront valorisés par les autres ; et d’autre part, leur désir de grégarité qui s’exprime plus dans une logique d’intérêt que dans une logique de relation de proximité.

Pour le monde éducatif, cette nouvelle vision de la relation aux autres engendre un grand changement : les jeunes sont plus disposés à apprendre par les pairs. Ils attendent de l’enseignant qu’il joue un rôle de coach en fixant les objectifs d’apprentissage et de réalisation. Nos enseignements doivent donc alterner travaux personnels et en groupes en stimulant les échanges entre pairs.

 

3. La relation aux images : spectateur et producteur

L’image prend une toute autre signification à l’ère numérique : tout le monde devient producteur d’images et chaque image est une construction, ni vraie, ni fausse de la réalité.

En valorisant les productions étudiantes, nous pouvons les amener à construire leurs propres représentations du réel.

4. La relation à la connaissance : une relation intime aux machines

Le modèle de connaissance privilégié par les ordinateurs est intuitif et instructif. Il s’oppose au modèle scolaire de connaissance qui est hypothético-déductif. Il consiste à tâtonner et à rectifier au fur et à mesure : l’erreur fait partie du processus d’apprentissage. Il ne s’agit dès lors pas tant de comprendre pour agir que d’agir pour comprendre.

C’est en utilisant les technologies possédées par les étudiants que nous pouvons stimuler leur relation intime avec les machines.

Les atouts de la culture des écrans …

1. Un espace qui s’adapte à chaque étudiant

Exploiter les technologies pour enseigner permet d’individualiser le parcours d’apprentissage :  l’enseignant peut proposer des activités de difficulté adaptée, réalisées au rythme de chacun et jouer le rôle de tuteur qui répond à la demande des étudiants. Dans le processus, il est essentiel que l’erreur ne soit pas pénalisée mais considérée comme une étape normale de l’apprentissage.

2. Un espace qui favorise la motivation intrinsèque

L’espace d’apprentissage virtuel est d’abord source de motivation car il sécurise l’étudiant : il lui permet de visualiser son parcours d’apprentissage, sa progression dans ce parcours et d’échanger avec ses pairs sur ses difficultés et ses succès.
La motivation repose aussi sur la faculté de pouvoir se construire un parcours d’apprentissage personnel: l’étudiant doit pouvoir faire des choix dans ses ressources d’apprentissage et dans l’orientation de son parcours.

Comment favoriser les bonnes pratiques et éviter à nos étudiants de tomber dans l’usage compulsif et dissocié des technologies ?

Certains repères théoriques doivent idéalement se construire dès le plus jeune âge :

  1. démonter le modèle économique et les démarches marketing mises en place par les « marchands » de technologies ;
  2. expliciter le fonctionnement du cerveau face aux écrans (désir d’obtenir une réponse rapide, zapping, …) ;
  3. mettre en garde face aux 3 dangers d’internet:
    toute publication peut tomber dans le domaine public, y restera éternellement et les contenus web sont sujets à caution ;
  4. faire prendre conscience du droit à l’intimité et du droit à l’image ;
  5. mettre en garde quand aux dangers des jeux vidéos (en passant par des associations de joueurs).

Conclusion

L’enseignement à l’ère numérique doit favoriser à la fois l’apprentissage et le recul par rapport aux apprentissages. Les enseignants doivent jouer un rôle d’accompagnateur dans ce processus qui est essentiel pour que la révolution numérique se déroule sans heurts.

Aller plus loin …

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Un livre de Serve Tisseron pour poursuivre la réflexion : « Virtuel, mon amour » aux Editions Albin Michel
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